En début d’année, beaucoup d’entre nous écrivent des listes.
Des résolutions. Des règles. Des intentions.
« Faire plus de sport. »
« Être plus patient. »
« Travailler moins. »
Et, très vite, ces règles se fissurent. Non par manque de volonté, mais parce qu’elles sont trop simples pour un réel qui, lui, est profondément complexe. La vie ne se laisse pas gouverner par des check-lists.
Curieusement, c’est du côté de l’intelligence artificielle que l’on trouve aujourd’hui une réflexion étonnamment féconde sur ce problème.
Quand une IA se dote d’une constitution
Anthropic, l’entreprise qui développe le modèle d’IA Claude, a publié un document fondateur appelé « la Constitution de Claude ». En interne, ce texte est surnommé le Soul Doc.
Il ne s’agit pas d’une liste d’interdits ni d’un code de conduite classique. Ce document propose un cadre de valeurs, de principes et de priorités destiné à guider le comportement du modèle dans des situations nouvelles, ambivalentes ou inédites.
Ce travail s’inscrit dans un champ aujourd’hui central de la recherche en intelligence artificielle : l’alignement des IA. L’alignement vise à faire en sorte qu’un système artificiel se comporte conformément aux intentions humaines, aux valeurs sociales et aux principes éthiques, y compris lorsque le contexte n’a pas été prévu à l’avance.
Ce projet a notamment été porté par Amanda Askell, philosophe de formation, qui travaille sur les questions de caractère, de valeurs et de jugement dans les systèmes artificiels.
Ce qui frappe, c’est le déplacement opéré.
Plutôt que de multiplier les règles rigides, il s’agit de définir un esprit. Une orientation générale. Une manière de raisonner.
Quand les règles ne suffisent plus
Pourquoi ce choix ?
Parce que les règles se généralisent mal. Parce qu’elles échouent dans les territoires inconnus. Parce qu’elles peuvent produire des effets délétères lorsqu’elles sont appliquées sans intelligence du contexte.
C’est la même intuition, très simple et très profonde : un système complexe, confronté à un monde ouvert, ne peut pas être gouverné uniquement par des règles locales.
Il faut autre chose. Un cadre plus profond. Un ensemble de principes capables d’éclairer le jugement lorsque les règles cessent de s’appliquer.
Et cette intuition vaut bien au-delà de l’intelligence artificielle.
Valeurs, jugement et sagesse pratique
Au fond, ce débat n’est pas entièrement nouveau.
Aristote distinguait déjà l’application mécanique de prescriptions et la formation d’une véritable capacité à bien juger. Pour lui, la bonne vie ne repose pas sur l’obéissance à un catalogue de comportements, mais sur l’apprentissage progressif d’une sagesse pratique, une manière de discerner ce qu’il convient de faire ici et maintenant, dans une situation donnée.
Ce que l’alignement des IA remet au centre, avec des mots contemporains, c’est une idée ancienne : face à la complexité du réel, ce n’est pas la règle qui guide, mais la qualité du jugement.
Et nous, quelle est notre constitution intérieure ?
Nous passons étonnamment peu de temps à interroger ce qui nous anime réellement. Nous parlons volontiers de nos objectifs. Beaucoup moins de nos valeurs. Encore moins de leur hiérarchie.
Nous préférons souvent des règles, parce que c’est rassurant, parce que c’est simple, parce que cela donne l’illusion du contrôle.
Mais la vie nous rattrape.
Quand un dilemme surgit, quand la pression monte, quand deux exigences s’opposent, les règles deviennent muettes. Et c’est là que l’essentiel apparaît.
Quand deux valeurs entrent en tension, que faisons-nous primer ?
- La loyauté ou la vérité ?
- La performance ou la santé ?
- L’harmonie ou la justice ?
Sans constitution intérieure explicite, nous improvisons. Souvent sous stress. Souvent en reproduisant des schémas anciens.
De la résolution à la constitution
Peut-être faudrait-il s’inspirer de cette démarche. Non pas écrire une nouvelle liste de bonnes intentions. Mais prendre le temps de formuler, au moins pour soi, une véritable constitution intérieure.
Quelques principes fondamentaux.
Quelques valeurs non négociables.
Une hiérarchie assumée lorsque tout ne peut pas coexister.
Une idée claire de ce que signifie, pour nous, « bien agir » dans l’incertitude.
Non pour s’enfermer dans un code rigide. Mais pour disposer d’un repère lorsque les règles cessent de suffire.
Une invitation à l’alignement
Dans le langage de l’intelligence artificielle, on appelle cela l’alignement : faire en sorte que les comportements restent cohérents avec ce qui compte vraiment, même lorsque le contexte change.
Peut-être est-ce aussi l’un des travaux les plus profonds du développement personnel et du leadership.
Non pas devenir plus performant.
Mais devenir plus aligné.